Tuesday, August 25, 2015

Jean Kenge: Aucun prix ne serait trop fort…

Après multiples rebondissements, le sénat a enfin adopté, la semaine dernière, le projet de loi portant répartition des sièges par circonscription pour les élections locales et municipales. Non sans déchirements additionnels au sein de la classe politique congolaise.

Entre les dispositions de la constitution en matière des sessions extraordinaires et le règlement intérieur de la chambre haute, la pression a été telle que Léon Kengo wa Dondo a dû lâcher, afin d’éviter au sénat la réputation qui lui était faite «d’empêcheur de glisser en rond», et à lui-même l’accusation infamante de celui par lequel le scandale risquait d’arriver !

Il reste qu’en faveur d’un fonctionnement sain de la démocratie, la Cour Constitutionnelle aurait dû être sollicitée afin d’interpréter les textes controversés. Le message de la majorité, en l’occurrence, s’est voulu plutôt belliqueux en direction d’autres forces politiques et sociales du pays : se coucher ou ne pas exister.  Une posture d’autant plus paradoxale que si elle permet, certes,  de rêver à la tenue d’élections locales dans un horizon encore incertain, elle n’offre toujours pas, au même moment,  la capacité d’avoir à la fois la maîtrise du temps, des moyens financiers et du fichier électoral. Le glissement se trouvait ainsi inscrit dans l’ADN d’une démarche qui reste, pour beaucoup de Congolais et leurs partenaires, contestable dans son principe.

L’empressement de la majorité pose en effet, au stade actuel, deux questions majeures à la classe politique congolaise ainsi qu’aux partenaires dans le processus électoral. La première relève de la problématique constitutionnelle : que deviennent, dans cette course, les nouveaux majeurs, dont le sort avait récemment «ému» même le chef de l’Etat, au point de l’amener, dans son adresse du 30 juin, à souhaiter que le dialogue permette, entre autres, de trancher en faveur de leur enrôlement. Aucun texte n’autorise, en effet, qu’une institution, un individu ou groupe d’individus, empêche des citoyens à part entière d’exercer leur devoir civique.

La deuxième question est d’ordre politique. Le découpage des provinces a en effet redistribué les circonscriptions électorales sur l’ensemble du territoire national. Mais au-delà de ce redéploiement, il restera encore et toujours l’épineuse question de la redistribution du corps électoral – la fameuse cartographie - face au phénomène du nombre élevé des bureaux de vote dans certains territoires à faible démographie, comparativement à leur nombre relativement bas dans les territoires à plus forte densité démographique.

Pour qu’elle ne soit pas évacuée juste comme un simple détail, rappelons que cette question avait empoisonné le débat au lendemain des élections de 2011. Avec, d’un côté, des bureaux de vote ayant connu un taux de participation de plus de 100%, sans aucune explication cohérente et, de l’autre, un taux de participation différent d’un scrutin à l’autre entre la présidentielle et les législatives dans un même bureau et pour des élections couplées. Plus généralement, les Missions d’Observation Electorales s’étaient montrées très dubitatives, sinon critiques, sur des taux de participation extrêmement élevés dans les zones favorables à la majorité et très bas dans celles où c’est l’opposition qui avait les faveurs.

Autant dire que l’empressement à aller coûte que coûte aux élections locales sans avoir enrôlé les nouveaux majeurs, sans un audit fiable du fichier électoral et sans un redéploiement conséquent de la cartographie des bureaux de vote plus conforme aux réalités démographiques, s’il ne cache pas une intention malicieuse, prépare à tout le moins le lit de la contestation.

Voilà pourquoi, à la limite,  le dialogue n’aurait de sens que s’il devait permettre à chaque groupe de Congolais de développer son cahier de charges face à la gouvernance générale du pays et, en particulier, à une gouvernance électorale contestable. Des cahiers de charges qu’une instance d’arbitrage harmoniserait dans un rapport d’équidistance avec toutes les tendances politiques et sociales s’exprimant dans le pays.

Sans évidemment présager de la suite des événements, c’est l’exercice tenté, tant bien que mal, par le Congo-Brazzaville. Du moins, c’est le message qu’on a cherché à faire passer dans l’opinion et auprès des partenaires. Les voisins de la RD Congo n’ont pas seulement eu la sagesse – ou la malice -d’accepter le principe de deux dialogues, ils se sont en plus employés à éviter à leur chef de l’Etat la position critiquable de quelqu’un qui aurait d’emblée pris position pour une partie du pays contre une autre.

A Brazzaville en effet, on semble penser que la précipitation est l’ennemi de la perfection, et que la frustration fait toujours le lit de la confrontation. Par ailleurs, préserver la paix et la stabilité durant les festivités du 55ème anniversaire de l’indépendance, mais aussi tout au long des jeux africains, n’a pas été considéré comme une simple option parmi d’autres mais bien un impératif stratégique. Enfin, on prête aux autorités brazzavilloises, après avoir écouté tous les sons de cloche à l’intérieur,  l’intention de vouloir calmer le jeu, mais aussi d’élargir le champs de leurs consultations à la faveur du prochain sommet de Paris sur le climat, afin que la nouvelle vision qui se dessine pour le Congo-Brazzaville soit soutenue et partagée dans un monde de plus en plus globalisé au lieu de devenir la cause d’un dangereux isolement diplomatique et d’un déchirement additionnel pour le pays.

Rien, au stade actuel, n’indique évidemment que ce pari sera tenu,  qu’une malice de trop ne viendra pas bloquer la machine et replonger le pays dans l’incertitude. En attendant, la seule leçon à tirer est qu’aucun prix ne serait trop fort lorsqu’il s’agit d’éviter à son pays la triste expérience des guerres civiles à répétition.


No comments:

Post a Comment